Libération

«Médée», sangs mêlés

par René Solis — 24 mars 2001

La pièce de Jahnn relit le mythe sous l’angle sensuel et racial.

Deux frères, des jeunes gens, se disputent l’amour du père. Il a offert à l’aîné une jument blanche, il l’a aussi initié au monde adulte en couchant avec lui. Dès la première scène du Médée de Hans Henny Jahnn, le choc est énorme. D’abord parce que dans la plupart des versions de la pièce depuis Euripide, les fils de Médée et de Jason n’ont guère d’existence propre, hors leur statut de victimes innocentes sacrifiées par la mère. Les voilà qui prennent corps: non pas des enfants mais des adolescents, débordant de vie et de désirs. Ensuite, parce que la sexualité apparaît comme une donnée fondamentale: entre père et fils, entre frères, entre Jason et Médée, l’amour existe toujours dans sa dimension physique. Enfin, à cause de l’importance donnée à la question raciale: «A-t-on cessé/de t’appeler, comme moi, fils de barbare,/parce que nos corps ont une coloration/sombre, non grecque?» s’exclame le fils cadet. Enfants métis d’une mère noire, ils sont à Corinthe des barbares et des bâtards, des parias.

Au Terrier, la petite salle en sous-sol du TGP de Saint-Denis où la pièce est donnée, on est, dès les premières minutes, soufflé par la richesse et la poésie d’une langue jusque-là inconnue (1). Et d’autant plus que la mise en scène ne déploie pas des trésors de séduction. Il n’y a pas de décors, pas de costumes, et les deux jeunes comédiens qui interprètent les frères ne sont pas des plus expérimentés. Pourtant, dans leur bouche, tous les mots de Jahnn résonnent, comme si tout devait s’effacer derrière l’urgence de les faire entendre (2).

Fascination pour l’«autre». Jahnn (1894-1959) écrivit sa Médée en Allemagne en 1925. Ce contemporain de Bataille et de Genet pourrait être celui de Koltès ou de Rodrigo Garcia. Sa fascination pour «l’autre», pour l’étranger, pour la femme en lui, est au cœur de son œuvre romanesque et théâtrale. Pour expliquer sa Médée noire, il écrivait dans une revue théâtrale, quatre ans avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir: «L’une des coutumes les plus honteuses des Européens, c’est le mépris des représentants de races qui n’ont pas la peau blanche. Je ne pouvais montrer le problème conjugal de Médée et de Jason qu’en présentant la femme comme une négresse.» Et plus loin: «Au problème racial, essentiel, s’ajoute un thème tragique fondamental, celui des désirs sensuels.»

De l’histoire originelle de Médée ­ l’épouse délaissée, la sorcière, l’étrangère, la mère infanticide ­ Jahnn ne retranche rien; il ne cherche pas non plus à l’actualiser. Mais en faisant des «désirs sensuels» «un thème tragique fonda mental», il jette une lumière neuve sur les rapports entre les personnages. Si Jason abandonne la couche de Médée, c’est moins par lassitude ou par opportunisme politique que parce que, tandis que Médée vieillit, lui continue à jouir, grâce à elle, d’une jeunesse éternelle. «Jason est beau, tel un adolescent, explique le percepteur au fils cadet. Rien n’amenuise sa grâce, le temps/n’a pas de prise sur son corps,/sa peau n’a aucune ride.» De cette jeunesse, Jason fait un usage effréné, comme le lui rappelle Médée: «Que tu choisis/des compagnons de lit, je le sais comme tout le monde./Que tu t’unisses à des serviteurs, des servantes/ou que ton propre fils,/dont tu as fait ton ami, te réjouisse:/tu aimes comme un homme dans sa jeunesse.» Et s’il décide d’épouser la fille de Créon, c’est d’abord pour évincer un rival: son fils aîné, dont il est l’amant, lui a avoué être amoureux d’elle. Le désir est par ailleurs directement porteur de mort: la fille de Créon se consume en atroces souffrances quand Jason lui fait l’amour devant la cour, et Médée tue ses fils alors que, enfermés dans la chambre, ils s’étreignent.

Minimaliste. A ce foisonnement de thèmes, il faudrait encore ajouter chez Médée l’affreux souvenir de l’assassinat de son frère, ou l’histoire du messager de Créon auquel elle crève les yeux «parce qu’ils ont vu la trahison de Jason». La mise en scène de Christine Letailleur nous guide avec beaucoup de délicatesse à travers ces horreurs. Elle utilise les ressources de la petite salle, avec sa forêt de piliers, qui permet aux acteurs d’être à la fois loin et proches; elle leur ménage des niches de lumière qui suffisent à enchanter le plateau. Minimaliste, elle n’illustre rien, mais procède par touches. Ainsi, la comédienne qui joue n’est pas noire, mais l’un des deux fils l’est, et ce déséquilibre permet de rappeler la tension raciale sous-jacente.

Christine Letailleur sait qu’un seul mouvement à bon escient suffit parfois à irradier toute une heure. Ainsi de la scène où Jason s’étonne des inquiétudes du précepteur. Il parle avec la plus grande douceur («Tes paroles sont étranges, incompréhensibles. /Ai-je jamais frappé un serviteur, me suis-je jamais/insurgé contre les dieux, ai-je défiguré/leur création, la mutilant? /La poitrine brune des esclaves m’a-t-elle jamais agacé au point que je l’arrache.») Mais soudain, sans y prendre garde, sans s’interrompre, il disjoint le geste de la parole et arrache la tunique d’une esclave, dénudant sa poitrine. La brutalité de ce contrepoint dit tout sur l’ambivalence de Jason. De même, alors qu’il est presque sur le point de revenir à Médée, rabat-il brusquement ses cheveux sur son visage, comme si le dégoût du corps était plus fort que le désir des mots.

Et c’est tout le spectacle qui est ainsi traversé d’inoubliables éclairs contra dictoires, aussi fulgurants que les derniers mots de la pièce: «Des yeux brisés, des bouches brisées, des corps inutiles, inutiles désormais. Nous sommes comblés.».

(1) Le texte a été traduit pour la première fois en 1998 par Huguette et René Radrizzani, brillants propagateurs de l’oeuvre de Jahnn en français (éditions José Corti 128 pp., 95 F, 14,48 euros).

(2) Le hasard fait qu’une autre version du Médée de Jahnn est donnée en ce moment au théâtre de la Colline. Avec un décor, des costumes, des acteurs d’expérience et une étonnante façon de massacrer le texte pour transformer la pièce en rituel vaguement grotesque.